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Covid-19 : les grands oubliés du télétravail

Covid-19 : les grands oubliés du télétravail

Il y a quelques jours, un sondage réalisé par Odoxa-Adviso Partners estimait le nombre de salariés étant en situation de télétravail en France au cours de cette période de crise sanitaire du Covid-19 à 5,1 millions de personnes. Cela signifie que 3,3 millions de collaborateurs ont la possibilité de travailler à distance, en plus des 1,8 millions qui bénéficiaient déjà occasionnellement de cette possibilité. Cette flexibilité est une excellente nouvelle pour notre économie car elle permet de maintenir une partie de la force productive de la nation, et aussi de sauvegarder quelques milliards d’aide gouvernementale.

 

Une nuance importante entre télétravail massif et télétravail pour tous

Tout d’abord, lorsque nous évoquons 5,1 millions de télétravailleurs, il conviendrait d’analyser plus en détail les conditions de travail. Tout d’abord, parlons-nous d’un télétravail qui permet, via des outils de communication avancés, de faciliter ce qui ne remplace au final que des réunions, ou bien parlons-nous d’un télétravail permettant à chacun de bénéficier exactement du même environnement de travail que s’il était physiquement au bureau ? Ce dernier cas ne semble pas être encore majoritaire. 

Ensuite, si l’on considère qu’il y a 25 millions de salariés en France, chiffre auquel il faut retrancher 5 millions de télétravailleurs et 6,3 millions de collaborateurs en chômage partiel, il resterait environ 14 millions de français qui continuent à œuvrer au quotidien, au service de tous.

Parmi ceux-ci, il y a les personnels soignants qui sont en première ligne face à la menace du Covid-19 et méritent notre reconnaissance. Parmi les autres, il y le cortège, souvent oublié, des travailleurs qui se rendent sur leur lieu de travail chaque jour pour ramasser les ordures, déposer le courrier, réapprovisionner les rayons des magasins, fabriquer notre pain, etc. C’est grâce à leur dévouement que nombre d’entre nous peut continuer à travailler depuis notre domicile.

Une partie de la fonction publique se trouve sans solution tout en étant éligible au télétravail et ne peut poursuivre l’exercice de sa mission collective, souvent en raison d’un manque d’investissements de la part des mandatures précédentes. Les progrès technologiques ne sont pas parvenus au seuil de tous leurs ministères de tutelle. Pour des collaborateurs de certains ministères qui ne sont pas dotés d’ordinateur portable, la simple lecture du mail professionnel ou bien la consultation d’un dossier numérisé obligent à se rendre physiquement au bureau, ce qui est en contradiction avec les mesures de confinement.

 

Les usines, nos outils de production les plus précieux, sont les premiers lieux de tensions sociales

En pratique, le télétravail constitue une réalité pour le cadre ou pour le collaborateur des services administratifs. En revanche, il reste une chimère pour les opérateurs de machine-outils. S’ils n’ont pas basculé en chômage partiel, les ouvriers doivent, chaque jour, se rendre sur leurs lieux de travail. Même en adoptant les gestes barrières adaptés pour éviter toute contamination liée au Covid-19, nombre d’entre eux travaillent très probablement sans masque et ni équipement de protection physique tant la France en manque déjà pour les acteurs du secteur de la santé… Dans le même temps, nos industries doivent, dans la mesure du possible, continuer à fonctionner pour ne pas mourir.

Cette situation est compliquée et peuvent nourrir un sentiment d’injustice. Injustice pour ces entrepreneurs industriels, pris entre le marteau et l’enclume, qui doivent sauvegarder leurs entreprises tout en préservant la sécurité des travailleurs, et écoutent pantois ceux qui découvrent sur le tard que nos produits manufacturés sont produits massivement en Chine. Injustice également pour les ouvriers qui n’ont d’autre choix que d’assumer un risque sanitaire au péril de leur vie, tandis qu’une infime partie de l’entreprise sera réellement confinée en télétravail.

Comme souvent, l’évolution technologique porte le germe de sa propre fracture sociale. Le télétravail est indiscutablement un progrès pour les salariés mais il agit aussi comme un révélateur des hésitations de notre société qui oscille entre mondialisation effrénée et renaissance industrielle.

La crise sanitaire du Covid-19 que nous devons affronter nous confronte à un véritable défi. Nous avons l’opportunité de construire, demain, une société plus apaisée, de faire le choix d’une production locale, qu’elle soit agricole ou industrielle. Dans un environnement mondialisé, nous pouvons choisir de restreindre nos déplacements car des alternatives existent.

Cela nous obligera en revanche à dépasser le “télétravail technologique” que nous commençons à maîtriser et à aller vers un télétravail responsable, dans un environnement social préservé dans lequel ceux qui ne peuvent être concernés devront bénéficier d’une attention particulière quant à leurs droits, leurs gratifications et surtout la reconnaissance que nous leur accordons.

 

Par Christophe Corne, président du directoire de Systancia